Évaluer une entreprise en difficulté : méthodes d’évaluation

Afin d'évaluer une entreprise en difficulté, il est impératif de prendre en compte les différents choix et procédés d'évaluation existants.
Evaluer une entreprise en difficulté

Pour évaluer une entreprise en difficulté, l’approche liquidative sera retenue si le redressement est définitivement compromis. Un redressement en bonne voie permettra l’utilisation des méthodes d’évaluation traditionnelles, tout en les adaptant au cas particulier des entreprises en difficulté. Si le redressement de l’entreprise s’avère incertain, l’évaluateur pourra avoir recours à des méthodes spécifiques.

Évaluer une entreprise en difficulté avec l’approche liquidative

Lorsqu’aucune solution de redressement n’est possible, le projet d’entreprise s’oriente logiquement vers un arrêt de l’activité, et donc vers un processus de liquidation. Deux scénarios sont alors envisageables : la liquidation amiable ou liquidation judiciaire.

Le choix de la liquidation dite à « l’amiable »

La liquidation à l’amiable est celle qui va résulter de la décision de dissolution prise par l’assemblée des associés. Les opérations de liquidation sont essentiellement des opérations de vente et de partage du prix de ces ventes entre les créanciers de la société et les associés. L’activité de l’entreprise cesse ou, du moins, est programmée d’être arrêtée à courte échéance. Les dettes deviennent, quant à elles, immédiatement exigibles.

Autrement appelée « valeur à la casse », la valeur liquidative d’une entreprise correspond à la différence entre la valeur de réalisation de ses actifs, d’une part, et la valeur de ses dettes et des coûts de liquidation, d’autre part.

Valeur liquidative (VL) =Valeur de réalisation des actifs (= prix de cession des actifs) – Valeur des dettes (qui deviennent immédiatement exigibles dans un cadre liquidatif) – Coûts de liquidation

Les composantes principales de cette évaluation sont donc :

  • Les actifs immobilisés et les stocks dont la valorisation dépendra des conditions de marché, mais également de la rapidité du processus de liquidation
  • Les créances clients à estimer selon leurs chances de recouvrement
  • La trésorerie à prendre en considération pour sa valeur nominale
  • Les dettes comprennent non seulement toutes les dettes de la société (emprunts bancaires, dettes fournisseurs, dettes fiscales et sociales), mais également la prise en compte des litiges et contentieux en cours
  • Les coûts de liquidation qui se rapprochent de la notion de coûts de restructuration auxquels il convient de rajouter les éventuels coûts de dépollution de sites industriels et les frais de liquidation, notamment les honoraires juridiques

Cette méthode de valorisation répond beaucoup plus à un souci de désintéressement des créanciers et de désengagement des actionnaires, qu’à celui de refléter la valeur économique de l’entreprise et de ses perspectives d’avenir.

Le choix de la liquidation amiable permet à l’actionnaire de maîtriser le processus de clôture de la société, de gérer le calendrier, de pouvoir choisir les acquéreurs des actifs, de limiter l’impact négatif d’une fermeture pour l’image d’un groupe. C’est pourquoi on constate souvent que la société liquidée amiablement représente un actif dont la valeur est négative.

Le choix de la liquidation dite « judiciaire »

La liquidation judiciaire spontanément demandée par la société débitrice est souvent préférée à une démarche de liquidation amiable qui peut s’avérer relativement coûteuse pour un groupe. Néanmoins, le risque d’un appel en comblement de passif, qui peut alourdir significativement les conséquences d’un tel choix, devra être évalué et abordé en toute objectivité quand une faute de gestion ou un soutien abusif peuvent être reprochés. En effet, il est fréquent de voir des groupes prendre des engagements envers leurs filiales déficitaires et/ou accorder des garanties de soutien financier.

La méthode de valorisation sera là aussi une approche liquidative, mais à des conditions de cession souvent moins avantageuses pour l’entreprise qu’une cession de gré à gré. Le passif sera connu dans les deux mois de l’ouverture de la procédure. Les coûts de liquidation seront relativement limités dans la mesure où la procédure de licenciement est rapide 52 et qu’il est rare que des indemnités supra-légales soient accordées.

La valorisation de la société liquidée sera dans la majorité des cas négative, sauf si la procédure bénéficie d’un actif valorisable et/ou d’une action en comblement de passif. Cette valeur négative sera financée, dans le cas d’une liquidation judiciaire, par la collectivité (l’état, les banques, les fournisseurs), contrairement à la liquidation amiable où l’ancien actionnaire supporte l’ensemble de ces coûts.

Adaptation des méthodes traditionnelles pour évaluer une entreprise en difficulté

Dans les cas où le redressement est clairement envisagé, le recours aux méthodes traditionnelles a du sens, à condition de prendre certaines précautions et d’adapter la méthode d’évaluation au cas particulier d’une entreprise en difficulté.

Le point détaillé sur l’approche patrimoniale

Pour rappel, la valeur patrimoniale d’une entreprise se mesure par la différence entre ses actifs et ses dettes, autrement appelé Actif Net Comptable (ANC). Afin de pallier certaines critiques imputables notamment aux principes comptables (coût historique, plus-value latente), les spécialistes réévaluent ou corrigent cette évaluation et on parle alors d’Actif Net Réévalué (ANR) ou d’Actif Net Comptable Corrigé (ANCC).

Dans le cas d’une entreprise en difficulté générant des pertes récurrentes, cette méthode d’évaluation consiste à estimer le coût nécessaire pour reconstituer l’ensemble des actifs de l’entreprise. La principale différence avec l’approche liquidative est la prise en compte d1une perspective de continuité d’exploitation avec une valorisation intégrant une vision économique des actifs, et non une simple valeur vénale. De plus, l’arrêt de l’activité, consécutif à une liquidation, est fortement destructeur de valeur.

L’approche patrimoniale s’apparente donc à un coût de reconstitution et l’évaluateur devra répondre à la question suivante : Quel prix doit payer le repreneur pour reconstituer les actifs repris ? Néanmoins, une décote pourra être pratiquée sur cette valorisation pour tenir compte de l’absence de rentabilité, voire de la récurrence des pertes. Par ailleurs, et dans le cadre d’un plan de cession, il conviendra de prévoir la reconstitution du besoin en fonds de roulement dans la valorisation du projet.

L’approche par les comparables : une méthode appliquée aux entreprises en difficulté

Cette méthode permet d’appréhender la valeur de marché de l’entreprise par comparaison avec d’autres transactions. Pour les entreprises en difficulté, l’approche par les comparables s’avère pertinente à deux niveaux :

  • Afin d’avoir une indication de la valeur de revente potentielle de l’entreprise une fois le retournement opéré
  • Pour appréhender les prix pratiqués en matière de reprise à la barre et définir le prix proposé dans l’offre de reprise

L’approche par les comparables pour estimer la valeur de revente potentielle consiste à :

  • Identifier un panel de sociétés cotées (ou ayant fait l’objet d’une transaction récente) et dont l’activité, le stade de croissance, la taille et la structure sont le plus comparables avec la cible
  • Déterminer les principaux ratios de valorisation propres au secteur d’activité (multiples de chiffre d’affaires, de résultat, de quantité par exemple)
  • Retraiter les données financières et quantitatives pour les rendre comparables
  • Appliquer les ratios de valorisation calculés sur la base des états financiers prévisionnels de l’entreprise après retournement et déduire éventuellement une décote en raison de la taille, de la rentabilité ou de la liquidité

Appliquée aux entreprises en difficulté, cette méthodologie s’orientera plus sur des multiples de chiffre d’affaires compte tenu de la forte incertitude des résultats escomptés de la cible.

La méthode par les comparables peut être appliquée aux cessions à la barre. Pour cela, rien ne vaut le recours à un spécialiste des procédures collectives, de préférence local, qui a connaissance des conditions financières des dossiers traités par tel ou tel Tribunal. En effet, nous verrons ultérieurement que l’offre de reprise est un tout et qu’un prix faible peut cacher des engagements contraignants pour le repreneur et, inversement, qu’un prix élevé peut être intégralement compensé par des aides publiques ou autres avantages accordés au repreneur.

De plus, chaque Tribunal gère ses dossiers de manière indépendante et des différences apparaissent dans le traitement des dossiers d’un Tribunal à l’autre notamment pour la sauvegarde des emplois, ou bien, au contraire, des juges qui préfèrent des dossiers solides financièrement. Cette analyse permettra d’affiner la stratégie du prix à proposer dans l’offre de reprise.

L’actualisation des flux de trésorerie futurs

Partant de l’idée que la valeur d’une entreprise est le reflet des flux futurs qu’elle générera, l’actualisation des flux de trésorerie (ou méthode DCF) fournit une estimation de la valeur actualisée de l’entreprise au regard de sa performance future.

Cette méthode d’évaluation se base donc sur le prévisionnel de trésorerie, qui dans le cas d’une entreprise en difficulté, intègrera une espérance de retournement. Les flux de trésorerie (autrement appelés Free Cash-Flows) sont alors actualisés au coût moyen pondéré du capital (CMPC ou WACC en anglais).

Une des limites de cette méthode réside dans la valeur terminale qui impacte significativement la valorisation finale. Cet inconvénient est d’autant plus vrai pour les entreprises en difficulté où les flux prévisionnels sont généralement faibles pendant la phase de redressement, ce qui augmente de facto la part de la valeur terminale dans l’évaluation de l’entreprise. Pour remédier à cela, les spécialistes préconisent d’utiliser une hypothèse de croissance à l’infini nulle (g = O) ou extrêmement faible.

De plus, l’utilisation d’un taux d’actualisation unique est critiquable du fait de l’évolution rapide de la structure financière et du risque, au fur et à mesure de l’avancée du redressement. C’est pourquoi, l’utilisation d’un taux d’actualisation différencié selon la période permet d’adapter le modèle DCF aux entreprises en difficulté :

  • Phase de restructuration ou de redressement (risque élevé) : Le taux d’actualisation de 15% à 20%, voire de 30% à 40% selon la situation de l’entreprise
  • Phase de retournement (risque modéré ou normal): taux d’actualisation de 10% à 15% (soit le taux conventionnel « classique » ou coût moyen pondéré du capital proche d’une entreprise in bonis)

Les autres hypothèses du business plan seront également à analyser avec un œil critique par !’évaluateur au regard de la situation de l’entreprise en difficulté.

Les différentes méthodes d’évaluation spécifiques

Dans les cas où le redressement est incertain, il est possible d’utiliser d’autres méthodes d’évaluation dites spécifiques qui ont l’avantage d’intégrer cette incertitude et les choix que pourra faire le repreneur.

L’approche Adjusted Present Value ou « APV »

Créé au départ pour analyser les montages de type LBO, le modèle APV est fondé sur l’idée que la valeur de l’entreprise est égale à sa valeur sans endettement plus la valeur des économies d’impôts liés à la dette.

Appliquée aux restructurations, cette méthode permet de mieux appréhender les déficits reportables dans l’évaluation, tout en permettant à l’évaluateur de fixer le taux d’actualisation au risque associé à la structure: soit en fonction des différentes phases (voir méthode DCF), soit en fonction des changements de structure financière.

Valeur d’entreprise (VE)= Valeur de la firme sans endettement+ Economies d’IS liées aux déficits fiscaux

Certes, l’APV n’est pas exempte de critiques puisque ce modèle ne résout pas la problématique liée à la valeur terminale (idem méthode DCF) et que sa mise en place se révèle relativement complexe quant à la définition des hypothèses. Néanmoins, il convient d’avoir recours à cette méthodologie dans les dossiers à fort effet de levier et où les déficits reportables sont significatifs.

Focus sur l’approche optionnelle ou la théorie des options

Une autre voie pour traiter l’incertitude omniprésente en matière de redressement d’entreprise est le recours à la théorie des options. En effet, il est possible d’interpréter la démarche du repreneur comme une sorte de « pari » qu’il prend sur le redressement futur l’entreprise.

Dans un premier temps, le repreneur ne décaissera qu’un montant symbolique (prix d’acquisition des titres ou prix offert à la barre) qui peut s’assimiler à une « prime ». Dans un second temps, le repreneur aura le choix d’investir dans la cible, de le restructurer et de la développer. Ce phénomène se rapproche d’une « option d’achat » ou « call ».

L’apport des options réelles permet de prendre en compte ce véritable « pari » au travers des caractéristiques suivantes :

  • Sous- jacent : les cash-flows générés dans le cadre du plan de continuation et actualisés à la date de levée de l’option
  • Durée de vie de l’option : en générale égale à la période d’observation
  • Prix d’exercice : la recapitalisation nécessaire au redémarrage de l’activité et à l’éventuel remboursement du passif qui ne serait pas autofinancé
  • Volatilité : incertitude sur l’issue du redressement
  • Taux d’intérêt : le taux sans risque puisqu’aucune obligation ne s’impose au repreneur à lever l’option

Le sujet du mémoire n’est pas de rentrer dans les détails techniques qui permettent de calculer le prix de l’option. Pour autant, il est à noter que la principale difficulté d’une telle évaluation réside dans la détermination de la volatilité de cette option.

L’approche par les arbres de décisions ou de l’arbre binomial ou trinomial

Cette approche, qui se base en partie sur la méthode des cash-flows actualisés, permet de prendre en compte l’ensemble des combinaisons possibles quant aux choix qui sont offerts à l’entreprise :

  • Soit de « stopper les frais » en sollicitant une liquidation ou un plan de cession
  • Soit de présenter un plan de continuation

Outre ces choix, il est possible également d’introduire de multiples scénarios de retournements allant du plus pessimiste au plus optimiste avec des probabilités de succès associées à chaque scénario.

Cette approche est particulièrement adaptée à l’évaluation pendant toute la période d’observation. Outre le fait d’être facile à construire et à calculer, l’avantage principal de l’approche par les arbres de décision est de pouvoir modéliser les upsides et les downsides, c’est à dire des potentielles bonnes et mauvaises nouvelles en fonction des scénarios.

Pour prendre en compte une multitude de scénarios, il est également possible de recourir à la méthode de Monte Carlo qui consiste à isoler des variables-clés, chiffre d’affaires ou marge par exemple, et de leur affecter une distribution de probabilités. Pour conclure sur cette section sur les méthodes d’évaluation, il est important de souligner que plus les techniques utilisées sont sophistiquées, plus l’évaluateur doit être pédagogue et transparent.

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